Trapologie… 1ère partie

Written by on 9 novembre 2015

TEMPS MORT OU LA FRACTURE IDÉOLOGIQUE DU RAP FRANÇAIS
En 2000 l’album Mauvais œil de Lunatic devient le premier disque d’or en indépendant. Un présage supplémentaire de la philosophie du self-made qui dominera le rap français par la suite.

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Pour autant « Mauvais œil » est la dernière fête avant le divorce. La réussite de cet album est d’allier les deux versants du rap français dans une tension oxymorique géniale : le côté introspectif, spirituel, politique avec Ali et le côté agressif, bling-bling, apolitique avec Booba (même si qui prétend faire du rap sans prendre position?)… Booba qui se séparera de son acolyte pour produire Temps Mort en 2002. Ali ne sortira que deux albums entre 2000 et 2015 ans avec un succès relatif. Quant à Booba, on n’a pas à rappeler que sa « carrière est incroyable ». En 2002 plus que la scission d’un groupe c’est une schisme dans le rap français qui s’opère.

Temps mortTemps Mort est un (le?) des meilleurs albums rap français, et peut-être celui qui a marqué le plus son histoire. Le temps s’est effectivement arrêté et le rap français est entré dans une nouvelle ère. Cet album dessine la frontière entre l’ancienne et la nouvelle école: il est la fracture idéologique du rap français. Booba assume son américanisme. C’est désormais officiel : le rap se professionnalise, la notion de rap commercial se précise. Le rap est devenu un produit destiné à gagner de l’argent, rapper n’est plus (qu’)un art mais un métier.

Le problème est que la réussite, la récupération par le système, et l’argent qui en découle est incompatible avec un engagement authentique, sincère, et gratuit. Mais ce n’est qu’une conséquence de l’inéluctable épanouissement du rap. La génération rap (artiste et public) a grandi et devait forcément – aussi contestataire soit-elle – finir par accéder à une forme de reconnaissance sociale officielle et de pouvoir, comme le rock.

NietzscheZarathoustra prévenait de ce mécanisme, l’appétit du système qui fait sien ses ennemis d’hier :

Hélas, en vous aussi, ô grandes âmes, il murmure ses sombres mensonges. Hélas, il devine les cœurs riches qui aiment à se répandre !

Certes, il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu ancien ! Le combat vous a fatigués et maintenant votre fatigue se met au service de la nouvelle idole !

Elle voudrait placer autour d’elle des héros et des hommes honorables, la nouvelle idole ! Il aime à se chauffer au soleil de la bonne conscience, — le froid monstre !

Elle veut tout vous donner, si vous l’adorez, la nouvelle idole : ainsi elle s’achète l’éclat de votre vertu et le fier regard de vos yeux.

Booba incarne une trahison : lui l’artiste authentique s’est transformé en entrepreneur commercial. Ainsi sont nés le rap à l’ancienne et les puristes. Obligés d’admettre la qualité exceptionnelle de cet album sans pour autant pouvoir y adhérer politiquement et philosophiquement. Fini les textes engagés, l’heure est à l’avènement du rap hardcore apolitique individualiste pour faire du bif et s’échapper de la condition à laquelle il semblait condamné. Une compétition pour atteindre le top et s’intégrer au système ; mais en vue de le niquer de l’intérieur – tout en le nourrissant – en profitant avec éclat d’une place qui n’était pas destinée et s’en vanter.

Depuis 2002 pour mon pote puriste tout a un arrière goût de merde. Le rap français a perdu son caractère engagé et littéraire, il n’y a plus qu’un égotrip stérile mal copié sur les américains. Bien sûr en dix ans il s’en passe des choses, des TTC, des klub des loosers, des Greg Frite, des Disiz, des Orelsan, des La Caution… Il a pu trouver de rares satisfactions avec un « Cactus de Sibérie » d’Oxmo, ou un « Libérez la bête » de Casey… éventuellement un Éternel recommencement de Youssoupha mais… ce n’était plus la même saveur. Quant aux Niro, Sadek, Joke, Lacrim, Dosseh et compagnie… Non… Le rap était comme définitivement pollué, contaminé.

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